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20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 23:04

paix2012.jpgEn cette journée mondiale de la paix, ci-dessous un texte de Pierre Tartakowsky, président de la LDH :

 

La notion de paix est terriblement ambivalente dès qu’on s’éloigne de sa définition populaire, communément admise d’un état de « non-guerre » entre Etats ou dans un Etat. On parlera indifféremment de « paix intérieure », de « paix éternelle », voire de « paix des cimetières »…

 

Conscients des limites de cette définition, les militants de progrès, ou humanistes, ceux qui combinent la justice sociale avec la justice tout court, ont plutôt tendance, eux, à définir la paix comme un état lié à la justice, l’équité, le développement. C’est le sens du slogan américain « No peace, no justice ».

 

Mais ces approches demeurent très insatisfaisantes. D’une part, elles font prévaloir le monde tel qu’il devrait être sur le monde tel qu’il est, ce qui donne le beau rôle aux « réalistes ». D’autre part, elles sont réversibles ; si l’injustice est synonyme de non-paix, alors la guerre n’est finalement qu’une injustice de plus, comme on a pu dire qu’elle était la continuation de la politique par d’autres moyens. L’exaltation se retourne en banalisation, avec les risques afférents.

 

Dans le monde tel qu’il est, les hommes déclarent aimer la paix, mais font la guerre. Et il n’y a aucune raison de penser que cet état de choses doive s’inverser de soi-même, spontanément. En revanche, les hommes interviennent positivement en injectant de la norme, de l’ordre politique dans le chaos de la violence. Ce qui passe par le droit. De fait, l’ordre politique de l’humanité est inséparable de ses conflits et de la façon qu’elle a eu « d’arranger » violence et droit en les articulant. Ce processus a ses hauts et ses bas ; le XIXe siècle européen a ainsi connu une construction conjointe de l’État de droit et du droit de la guerre. Le siècle suivant n’a pas tenu ces promesses, avec une dislocation progressive des arrangements précédents, dislocation que la globalisation en cours a plutôt tendance à intensifier (Tchétchénie, Liberia, Yougoslavie…). Mais au-delà de ces hauts et CES bas, l’enjeu du droit reste central, ne serait-ce que comme terrain normatif.

 

Pour Emmanuel Kant, la paix, c'est d'abord le droit. Ce n’est donc pas un état de fait, mais un idéal posé comme principe de la relation entre les hommes. A charge de cet idéal de faire évoluer la réalité politique, même lorsqu’elle flirte avec la barbarie ou le despotisme. Dans sa Doctrine du droit, parue en 1797 et qui traite du droit cosmopolitique - il définit ainsi la paix : « l'état de paix est seulement un état où, dans une multitude d'hommes voisins les uns des autres, le tien et le mien sont garantis sous des lois, et par conséquent ces hommes sont [réunis] dans une constitution». Pour lui, la paix est donc un état juridique, c'est-à-dire un état où les rapports des hommes sont réglés par le droit. La paix résulte du droit, et toute paix qui n'est pas aussi un état juridique est en réalité un état de guerre, où nul - individu ou Etat - n'est garanti contre l'injustice : ce n'est pas une véritable paix si à chaque instant elle peut être interrompue.

 

« Etre pour la paix » est donc une expression qui peut rapidement tourner au voeu pieux ou se retourner en son contraire au gré des événements, des conjonctures, du choc d’intérêts ou de convictions contradictoires, tant il est vrai qu’affirmer un désir de paix ne suffit pas en soi à éliminer les conflits.

 

Il faut donc penser tout à la fois la réalité de ces conflits, la - voire les - part de légitimité qui les anime, ce que les parties prenantes veulent en faire et la façon dont le droit en est saisi - avec ce que cela implique de violence légitime - et donc, possiblement de violence, voire de guerre.

De ce point de vue, la paix, comme la République, est une contingence de l’humanité ; elle n’existe pas idéalement, elle résulte des relations des hommes et des Etats. Dans un Etat de droit, un Etat civil, chacun a renoncé à se faire justice lui-même et chacun se voit garanti dans ses droits mêmes par la puissance publique ; chacun escomptant que son droit sera respecté, les hommes ne sont plus ennemis les uns des autres. La reconnaissance de l’égalité des hommes en droits revient bien à faire la paix entre eux par la reconnaissance réciproque de leurs libertés ; tel est le sens républicain de l'égalité devant la loi.

 

La paix passe donc par une meilleure connaissance et une meilleure application du principe d’égalité. A l’inverse, toute rupture de ce principe d’égalité suppose un risque pour la paix.

Pour autant, la paix ne saurait se confondre avec l’absence de tout « problème »  ou être assimilé au « bonheur », fût-ce le bonheur des peuples. Car elle deviendrait alors un idéal inaccessible. D’autant plus que si tout le monde désire le bonheur, tout le monde ne s’en fait pas la même idée. Ce n'est pas un idéal de la raison mais de l'imagination. On voit bien que l'universalité de l'aspiration au bonheur ne met pas les hommes d'accord, sinon d'une manière tout à fait contingente ou fortuite.

Cette dissociation du droit et du bonheur permet de comprendre que la loi n'a pas à imposer à quiconque une manière déterminée d'être heureux – ou en paix - ; chacun est libre de faire ce qui lui plaît, pourvu qu'il agisse conformément à la loi. Quand règne la loi républicaine, chacun est reconnu libre de faire son bonheur comme il l'entend pourvu qu'il ne commette pas d'injustice envers les autres. Il en va de même pour la paix, laquelle a donc besoin de se prémunir contre l’injustice.

 

Aspirer à la paix ne peut donc se résumer à être pacifiste. Lorsque l’idéal est menacé – idéal républicain, par exemple - il est impensable de préférer une paix despotique au droit. L'impératif catégorique de la raison exclut la guerre et exige que nous n'obtenions notre droit que par le droit, mais il n’implique pas qu’on puisse renoncer au droit pour éviter la guerre. Autrement dit, on ne saurait troquer sa tranquillité contre sa liberté ou contre le droit qui la garantit.

Il n’y a donc pas de droit – et donc de paix – qui tienne sans contrainte, laquelle n’est pas forcément synonyme d’injustice. Justice et contrainte sont liées, comme le sont contrainte et paix.

Ce qui ouvre évidemment un champ de questionnement politique et éthique : comment les distinguer, les définir et les organiser ? Etant entendu qu’il s’agit moins de vouloir la paix (comme état opposé à la guerre), que la justice, non comme absolu, mais comme outil de gestion des conflits. Les conflits sont à la vie diplomatique ce qu’ils sont à la vie sociale ; des révélateurs de blocages, de tensions, de situations non soutenables pour les parties; à ce titre, le conflit identifié, nommé, est salvateur, dans la mesure où il permet de sortir de l’anomie, malsaine à tous égards et à condition qu’il ne dégénère pas en violence armée.

 

Cela suppose qu’il est possible de trouver des arrangements, des solutions pacifiques (ici au sens étroit de non-conflit armé), à toutes les difficultés. Et implique que cette « non-guerre » aille au-delà de la seule sécurité pour intégrer une dimension d’écoute, de dialogue, de négociation et de réparation.

Tels sont d’ailleurs les défis posés au droit pour la paix. Cela se vérifie dans le processus de judiciarisation pénale dans les relations internationales, marqué par une tension permanente entre la finalité, la paix, et le moyen choisi, le droit. Cette tension ne peut se dépasser qu’au prix de la mise en action d’autres instruments, notamment l’intervention des Etats et la mise en œuvre de politiques.

 

Ces politiques ont forcément leurs outils, dont les choix d’armement sont une des expressions et concrétisations. Un  porte-avions nucléaire n’est pas un sous-marin nucléaire, les bombes antipersonnel ne sont pas toutes les bombes et la fabrication de gazs innervants renvoie forcément à une guerre pensée contre les populations civiles. Renoncer à peser sur ces choix, au prétexte de paix, ou encore renoncer à toute dissuasion peut ainsi aboutir à désarmer la paix. Sauf évidemment à ce que ces renoncements soient des avancées négociées au plan international au travers de traités de désarmement, avec ce que cela suppose de contrôles croisés.

 

Une politique pour établir la paix passe donc par une réflexion politique, un débat sur les missions de défense et leurs moyens. Cela doit s’opérer à la fois au plan national et international, entre l’appréhension lucide des conflits et la volonté affirmée de les enfermer dans un cadre de droit permettant des règlements pacifiques.

 

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Published by Section LDH de Bagneux-Malakoff-Montrouge
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