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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 10:52

Marc-Seminel.JPGCi-après l'intervention de Marc Séminel, responsable du groupe Développement durable de la LDH exposée lors du débat "Habitons durable et solidaire" à Malakoff le 14/04/2010 :

 

 

J’ai la tâche délicate d’introduire cette soirée de débat en situant le problème dans une perspective globale, celle de la crise environnementale et de son rapport avec les droits de l’homme.
J’ai le risque de vous paraître trop général et abstrait. Mais paradoxalement, lorsqu’on aborde ces questions, celle du climat, de la crise écologique, de l’économie, de l’énergie, de l’habitat, de l’homme, c’est lorsque l’on parle du particulier, du local, de la gestion nationale, régionale, municipale ou individuelle que l’on a le plus de chance d’être abstrait.
En effet, nous sommes face à des problèmes globaux. Et, séparer les domaines, les compétences, les responsabilités, c’est ne pas répondre de façon globale, c’est s’abstraire du tout, du monde, des enjeux planétaires.
Si j’ai une idée à défendre ce soir, c’est celle-ci : nous sommes des terriens. Nous sommes à un moment unique dans notre histoire, l’histoire de l’humanité, l’histoire de la civilisation, où il nous faut raisonner, apprendre à raisonner, en terriens.
Comme le disait déjà Pascal, « nous sommes embarqués ». Et sur quoi sommes-nous embarqués ? Evidemment : sur la Terre.
Mais, allons plus loin, dévidons le fil de cette pensée, si nous sommes « embarqués » c’est que nous n’avons pas le choix.
Malgré nos rêves, rêves millénaires, rêves nés du refus de notre condition, rêves d’émancipation de notre sort d’animaux rationnels et terriens accablés par notre conscience, nous sommes sur cette Terre. Et nos enfants, probablement, le seront aussi.
Parce qu’il faut cesser de croire, je pense, au mythe d’une révolution technologique soudaine et magique qui nous sauverait ou nous permettrait d’aller vivre ailleurs.
Nous n’avons pas de planète de rechange.
Nous n’avons pas de solution miracle à la pollution, aux déchets industriels et ménagers, à l’épuisement des ressources et à la rareté grandissante des biens nécessaires à notre survie, face à une population mondiale qui ne cesse de croître et de revendiquer, bien légitimement, le même niveau de vie que nous.
Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas de solution du tout.
Cela ne veut pas dire que l’individu isolé n’a aucun pouvoir.
Je vais essayer de vous montrer le contraire. Du moins je vais essayer car le sujet est vaste. Donc je serais très synthétique.
D’abord, qu’est-ce que cette crise globale ?
Ensuite, qu’est-ce qu’une réponse globale ?
Enfin, comment chacun peut y prendre sa part localement, et plus particulièrement, ce soir, puisque c’est notre objet, dans le domaine de l’habitat?

Une crise globale ?

Nous sommes face à une crise globale.
Evidemment, vous savez que la planète va mal, que le climat va mal.
Je ne me lancerai pas dans un exposé aux tons apocalyptiques de rigueur. D’abord, parce que l’exposé serait trop long. Ensuite, parce que vous avez sans doute déjà entendu, lu et vu beaucoup de choses sur le climat. Enfin, et surtout, parce que je n’aime pas les tons apocalyptiques. L’avenir, et c’est notre seule certitude, demeure imprévisible.
Cet avenir, nous avons à l’écrire ensemble, car nous avons, aujourd’hui, et comme jamais auparavant avec une telle acuité, une communauté de destin planétaire.
J’y insiste, une fois encore, s’il est une chose qui a radicalement changé et dont nous sommes certains, c’est que l’activité humaine ne connait plus les frontières, qu’elles soient géographiques ou physiques, territoriales ou douanières. Vous vous souvenez tous du nuage de Tchernobyl. Les êtres humains aussi se déplacent et les migrations internationales sont impossibles à empêcher, car plus aucune frontière ne peut être étanche. Les flux financiers, les échanges, le commerce, l’économie, sont mondialisés, avec les catastrophes humaines et écologiques que nous savons : délocalisations des emplois, mais aussi délocalisations des problèmes sociaux et environnementaux, puisque les entreprises n’hésitent pas à s’installer dans des pays aux législations moins contraignantes. Les multinationales se meuvent au niveau mondial et les Etats n’ont plus de prise.
C’est ce que l’on a l’habitude de nommer mondialisation. Mais en réalité cette globalisation n’est pas seulement économique, c’est une généralisation de l’activité humaine occidentale à l’ensemble de la planète. Et qui touche toutes les formes du phénomène humain et de son insertion dans les équilibres de la planète.
Nous sommes face à une crise de système. Pas seulement de système économique. C’est une crise globale de civilisation.
Tout cela a commencé bien avant le siècle dernier, avec la naissance d’un certain mode de rationalité qui a fini par façonner notre rapport aux choses et aux êtres. Mode de rationalité qui a permis le développement de la science moderne, qui repose sur la division des problèmes, des domaines, des compétences, sur l’abstraction. Mode de rationalité qui a permis l’essor des techniques. Qui se sont répandues avec la colonisation, qui est d’abord une conquête impérialiste du sol, puis un accaparement des richesses, des ressources naturelles et enfin une domination culturelle, civilisationnelle.
Tout cela a posé, pose et posera des problèmes considérables.
On ne peut pas en faire une liste exhaustive : destructions d’écosystèmes, disparition d’espèces animales et végétales, qui ont des conséquences en termes de biodiversité et de climat… Spoliations des terres, génocides de populations indigènes, destruction de cultures ancestrales...Mais encore, détériorations profondes et multiples des conditions de travail et de vie de millions d’êtres humains.
Pour résumer, ce qu’il faut retenir, c’est qu’il est devenu impossible de penser le monde d’aujourd’hui avec les conceptions d’hier. Il s’agit d’opérer une révolution dans l’ordre de notre pensée. Il s’agit d’inventer une nouvelle approche de notre insertion dans le monde.
C’est tout l’enjeu du développement durable.

Une solution globale ?


En effet, comment proposer une solution globale ?
Le développement durable se présente comme cette réponse.
Mais, aujourd’hui, tout le monde fait du développement durable. Donc, la question va être : qu’est-ce qu’un développement durable qui soit une vraie réponse globale à cette crise planétaire ?
Si la Ligue française des Droits de l’Homme et du citoyen, pour donner son nom complet, s’est engagée dans le développement durable, c’est parce que nous ne pouvons pas revendiquer des droits pour nos concitoyens sans les revendiquer pour tous les hommes. C’est, parce que nous ne pouvons pas revendiquer des droits que nous ne pourrons pas garantir aux générations futures.
Les droits de l’homme sont universels et transgénérationnels. Tous les hommes naissent libres et égaux en droits, et devront le rester.
Or, il deviendrait impossible de revendiquer des droits, si le monde devenait proprement invivable.
Les droits de l’homme sont également indivisibles. En effet, nous visons le plein développement de la personnalité humaine, qui a besoin, à la fois de respirer, de s’alimenter, de se loger, de travailler, d’être éduquée, de se cultiver et d’être protéger et respectée dans sa dignité. Il faut donc défendre la dignité humaine dans toutes ses dimensions, et à travers toutes ses conditions de possibilités : environnementales, sociales, économiques, politiques et culturelles. C’est donc le tout de la situation de l’homme terrien qui doit être pensé. On ne peut pas, une fois encore, séparer les droits, donc les fonctions de l’homme, les situations multiples dans lesquelles il se trouve. Même s’il est évidemment beaucoup plus simple pour nous de séparer les domaines et d’être abstraits.
L’on présente communément le développement durable comme reposant sur trois piliers : l’environnement, l’économie et le social. C’est évidemment une manière pédagogique et simplifiée de présenter les choses, qui est finalement, prise comme cela, un peu abstraite. Il s’agit en fait d’avoir une approche globale des questions et de les resituer dans le contexte de l’homme, habitant de la Terre.
Nous ne devons pas simplement assurer nos besoins primaires, la survie de l’humanité, des générations futures. Mais garantir le progrès, vers la réalisation complète, intégrale de chaque homme.
Mais nous sommes face à des conflits, qui nous placent dans une situation de blocage, comme nous avons pu le voir à Copenhague.
En effet, les organisations internationales, les Etats, les multinationales, les ONG, sont orientés vers certains domaines, défendent leurs intérêts particuliers. Et n’ont donc pas cette vision, cette préoccupation du global.
Si le développement durable est bien l’abandon de l’idéologie de la croissance, qui a perdurée tout au long du XXe siècle, idéologie selon laquelle les pays dits alors « sous-développés » devaient rattraper les pays dits « développés », selon le modèle de la société industrielle occidentale, dont nous avons vu les limites, il faut bien constater que c’est toujours la croissance économique qui domine les préoccupations, à travers celles de la préservation de l’emploi et de la création d’activités productives.
Le discours sur le développement durable est trop souvent laminé par une vision purement économique. Par exemple, l’idée d’une «  internalisation des externalités », qui consiste à penser qu’il suffirait de faire entrer dans le système économique les conséquences humaines et environnementales de l’activité productive, par des taxes ou d’autres formes de régulation financière, ne me paraît pas totalement pertinent. Car, il me semble que l’on ne peut pas donner un équivalent quantitatif à ce qui est de l’ordre du qualitatif. Comment mesurer le bien-être ? Comment chiffrer l’épanouissement humain ? Et le principe « pollueur-payeur », est finalement absurde, car cela revient à dire « vous payez, donc, vous pouvez continuer à polluer ». Par ailleurs, ce discours économique repose en son fond sur la tyrannie de la productivité, celle du « toujours plus », de l’hyperconsommation de biens inutiles, du gaspillage de ressources non-renouvelables, qui ne permettent même pas, finalement, de supprimer la grande pauvreté, les inégalités, la détérioration des conditions de vie.
Le discours sur le développement durable prend parfois, aussi, des accents accusateurs. Envers l’homme, envers les pays du Sud, taxés d’irresponsabilité tout simplement parce qu’ils souhaitent accéder, légitimement, à notre niveau de vie. Nous ne pourrons pas, après les avoir colonisés, leur faire payer la facture de nos excès. Nous ne pourrons pas, après les avoir pillés, préserver des espaces prétendu vierges (Même la savane est fortement anthropisée, et le résultat de l’activité des civilisations qui l’ont façonnée), au détriment de leurs besoins.
Le développement durable dépassera ces conflits lorsqu’il sera compris comme la prise en compte de l’intérêt général au niveau planétaire et intergénérationnel.
Cette prise en compte nécessite la mise en place de véritables institutions de régulation et de gouvernance mondiales.
Concrètement, il faut réguler l’activité humaine vers la prise en compte du plein développement de tous les hommes, qui sont maintenant liés dans leur destin.
La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, sur laquelle la LDH appui son action, pose le cadre de cette prise en compte et doit être la pierre angulaire d’un droit international effectif.
Ainsi, l’article 22 indique que « toute personne est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité grâce à l’effort national et à la coopération internationale ».
L’article 28 précise que « Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente déclaration puissent y trouver plein effet. »
Les Etats, les régions, les municipalités, doivent être le relais de cette conception globale, pour que ces principes se traduisent dans les faits.
Notre problème étant que nous avons des représentants élus avec des mandats très courts et que le développement durable exige de penser à une toute autre échelle. Puisque les conséquences de l’activité humaine se mesurent en dizaines ou en centaines d’années, parfois en milliers, comme pour les déchets nucléaires.
De même, les entreprises agissent avec des objectifs limités, basés sur l’opportunisme et la flexibilité.
L’enjeu est trop important pour que le développement durable soit confié aveuglément aux experts, aux financiers ou aux politiciens.

Comment agir localement, individuellement et plus particulièrement dans le domaine de l’habitat ?

Chacun peut devenir acteur du développement durable.
Le citoyen peut réclamer de ses élus une vision inscrite dans l’intérêt général, la prise en compte de générations futures, la liaison entre le local et le global. Nous sommes les vigies de ce que font du monde ceux à qui nous confions les responsabilités.
Le salarié, l’épargnant, le consommateur, peuvent demander que la responsabilité sociale et environnementale des entreprises devienne une exigence qui prenne réalité dans les faits. La responsabilisation des entreprises est un autre levier grâce auquel chacun peut agir à son niveau. Elle consiste, par les choix que nous faisons en tant que consommateur ou financeur, ou par le rôle qui nous avons au sein de notre entreprise, à réclamer que celle-ci produise, à travers tout le cycle d’élaboration du produit, dans le respect de l’homme et de l’environnement, y compris chez ses sous-traitants ou ses fournisseurs.
L’individu a donc un rôle central en tant qu’acteur politique, économique, social, pour exiger la satisfaction des droits environnementaux, économiques, sociaux, politiques et culturels de tous.
Pour ce qui est du logement, on ne peut évidemment pas dissocier celui-ci de son insertion dans l’espace et dans le temps.
De son insertion dans un territoire, d’abord : une ville, un paysage, un pays, le monde, car nous sommes finalement des habitants de la Terre. Notre habitat, c’est la Terre.
Une Terre profondément humanisée, mais qui doit être ré-humanisée.
L’habitat ne peut se penser que dans le réseau complexe des besoins de l’homme, et de ses droits, qui en garantissent la satisfaction.
Ainsi, l’habitat est en relation avec l’aménagement structurel, les transports, l’emploi, les services, les loisirs, la qualité de la vie, la culture, l’éducation, la solidarité entre les différentes catégories sociales, la mixité sociale, le maintien du lien social, etc.
Insertion dans le temps, celui de l’histoire de l’urbanisation, avec les problèmes liés à la dispersion de l’habitat, à l’éloignement des emplois et des lieux de consommation, par exemples, et celui du destin de l’urbanisation, à travers le cycle de vie du logement (extraction des matières premières, production des matériaux, construction, usages et vie de l’habitat, mais aussi sa fin, nécessaire à l’adaptation et au renouvellement urbain) et l’aménagement urbain, qui doivent prendre en compte les aspects humains et environnementaux au niveau local comme au niveau planétaire. Insertion, donc, dans le temps des générations.
J’en termine, avec cette évocation trop succincte. Mais, vous l’aurez compris, tout cela engage un projet de société, une société qui doit être ouverte au monde et à ses nouveaux défis.
Pour la Ligue des Droits de l’Homme, le critère d’une politique relevant le défi du global est celui de la satisfaction des droits de l’homme et la possibilité d’un épanouissement durable.

    *
*      *

Pour prolonger la réflexion :
- C. A. Bayly, La naissance du monde moderne, Editions de l’atelier, 2007 (2004 pour l’édition originale)
Comment la plus petite partie du monde, l’Europe, va-t-elle imposer sa loi aux autres civilisations par sa puissance industrielle et militaire, répandant sa rationalité technicienne et asservissant les peuples. L’ouvrage de référence sur la naissance de notre monde.
- J. Ellul, Le système technicien, Le Cherche-midi, 2004 (1977 pour l’édition originale)
Comment la norme d’efficience technique est devenue la logique dominante dans la culture. Comment cette domination dans les faits, sur les choses, les êtres et sur leur pensée, arraisonne le monde, asservit les hommes et se soustrait au contrôle des citoyens. Le point de départ obligé d’une réflexion sérieuse sur la technique avec un livre unanimement considéré comme un classique.
- G. Rist, Le développement, Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences Po, 1996.
Comment le développement est le mythe fondateur de l’imposition de la rationalité des technosciences occidentales au reste du monde. Comment cette idéologie s’est transformée pour survivre y compris dans l’idée de développement durable.
- F. Terrasson, La civilisation anti-nature, Sang de la Terre, 2008 (1994 pour l’édition originale)
Comment la civilisation ne s’est pas simplement construite par opposition avec la nature, mais en se coupant de ses racines profondes à travers un divorce de la pensée et de la sensibilité. La réflexion de Terrasson embrasse la physique, la biologie, l’écologie scientifique, l’ethnologie, l’histoire, l’économie, la technologie et la psychologie, pour aboutir à cette conclusion sur les rapports entre l’homme et la nature : l’homme a fondamentalement et inconsciemment peur de la nature. Sont épinglés, au passage, les politiques de la nature et certains écologistes, qui obéissent, sans le savoir, à cette peur. Si la civilisation moderne ne change pas sa sensibilité, sa logique, ses structures cognitives, elle est condamnée à saper son socle naturel et à disparaître.
- I. Illich, La convivialité, Seuil, coll. Points, 2003 (1973 pour l’édition originale)
Comment la domination des outils industriels, le monopole des experts et le fonctionnement contre-productif des institutions détruisent l’autonomie de l’individu, le lien social et vital, et rendent ainsi les hommes prisonniers d’une existence confortable, d’un bonheur aseptisé, d’une vie artificielle, contrôlée et vide de sens. Une analyse systématique de la civilisation moderne par l’un des principaux penseurs et inspirateurs de la critique écologiste de la société, qui propose aussi ses solutions : redonner à l’outil son rôle de serviteur, ce qu’il appelle créer des outils « conviviaux », afin de conjuguer survie et équité, et de restituer à l’individu sa créativité et son autonomie.

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Published by Section LDH de Bagneux-Malakoff-Montrouge - dans Environnement
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